Apprendre le japonais
Keigo : comprendre et utiliser la politesse japonaise selon le contexte
Le japonais ne se contente pas d'un simple registre poli et d'un registre familier. Il existe un système à part entière, appelé 敬語 (keigo), qui ajuste la grammaire elle-même selon la position sociale de la personne à qui l'on s'adresse et celle dont on parle. C'est l'une des particularités qui surprend le plus les apprenants francophones, car rien d'équivalent n'existe vraiment en français au-delà du choix entre tu et vous.
Cet article décompose les trois niveaux du keigo, explique quand chacun s'utilise, et précise honnêtement à quel moment de ton apprentissage cette notion devient vraiment utile à maîtriser. Pas de panique si tout cela paraît complexe au premier abord : même de nombreux Japonais admettent avoir encore des hésitations sur certains usages précis du keigo, en particulier dans les situations professionnelles les plus formelles.
Teineigo : la politesse de base
Le 丁寧語 (teineigo) constitue le socle de la politesse japonaise, celui qu'on apprend dès les premiers cours. C'est la forme en です/ます que tout débutant rencontre rapidement : ikimasu plutôt que iku pour « aller », par exemple.
Cette forme convient dans la quasi-totalité des situations du quotidien avec des inconnus, des collègues, ou des personnes qu'on ne connaît pas encore bien. Le teineigo n'indique aucune hiérarchie particulière, contrairement aux deux autres niveaux : il marque simplement une distance polie et neutre, adaptée à la plupart des échanges sociaux qui ne sont ni intimes ni extrêmement formels.
Sonkeigo : élever l'interlocuteur
Le 尊敬語 (sonkeigo) sert à élever la personne à qui l'on s'adresse ou dont on parle, en utilisant des formes verbales spécifiques réservées à ses actions. Le verbe iku (aller) devient いらっしゃる (irassharu), suru (faire) devient nasaru, et iu (dire) devient ossharu — des formes entièrement différentes du verbe de base, pas de simples suffixes ajoutés.
Ce niveau s'emploie typiquement envers un supérieur hiérarchique, un client, ou une personne âgée, en particulier dans un cadre professionnel ou commercial. On ne l'utilise jamais pour parler de soi-même : ce serait socialement très étrange de s'élever soi-même avec une forme censée honorer l'autre.
Kenjōgo : s'abaisser pour honorer l'autre
Le 謙譲語 (kenjōgo) fonctionne dans la direction inverse : il abaisse humblement ses propres actions face à un interlocuteur respecté. Iku devient ici 参る (mairu), suru devient itasu, et iu devient mōsu — là encore des formes verbales distinctes plutôt que de simples variantes.
Le verbe le plus connu de cette catégorie est sans doute itadaku, forme humble de « recevoir » ou « manger », que tout apprenant croise dès ses premières leçons sans toujours le savoir : c'est exactement le verbe que l'on retrouve dans いただきます (itadakimasu), la formule prononcée avant de manger.
Un exemple concret pour voir la différence
Prenons le verbe « venir » appliqué à trois personnes différentes dans une même situation professionnelle.
- Pour annoncer que son professeur arrive : 先生がいらっしゃいます (sonkeigo — honore le professeur).
- Pour annoncer qu'on se rend soi-même chez un client : 参ります (kenjōgo — s'abaisse soi-même).
- Pour une situation neutre entre collègues de même niveau : 行きます (teineigo — poli, sans hiérarchie).
Ce triple exemple résume assez bien la logique d'ensemble du keigo : la forme grammaticale change selon qui agit et qui écoute, pas seulement selon le degré général de politesse souhaité.
Où et quand ce système s'utilise vraiment
Dans la vie quotidienne, l'immense majorité des échanges se contentent du teineigo, suffisant pour voyager, faire des courses ou discuter avec des amis japonais. Le sonkeigo et le kenjōgo apparaissent surtout dans des contextes précis : le monde professionnel japonais, le service client (grands magasins, hôtels), et certaines situations très formelles comme un mariage ou une cérémonie.
Du point de vue du programme JLPT, le keigo reste relativement marginal aux niveaux N5 et N4. Il prend en revanche une importance croissante à partir du niveau N3, et devient un vrai enjeu de compréhension aux niveaux N2 et N1, notamment à l'oral dans des contextes professionnels simulés. Si tu débutes, il vaut mieux le connaître de nom et savoir le reconnaître à l'oreille, sans chercher à le maîtriser activement avant d'avoir consolidé les bases.
Comment commencer à le reconnaître sans le maîtriser
Les annonces dans les trains et les gares constituent un excellent terrain d'entraînement passif : elles emploient systématiquement des formes sonkeigo et kenjōgo très codifiées, répétées à l'identique trajet après trajet. Sans chercher à comprendre chaque mot, repérer les sonorités caractéristiques de ces formes — gozaimasu, itadaki, mairimasu— aide à familiariser l'oreille avant même de comprendre la règle grammaticale sous-jacente.
Le personnel d'un konbini ou d'un grand magasin suit presque toujours le même schéma de formules d'accueil et de remerciement, ce qui permet de mémoriser quelques phrases types par simple répétition d'écoute, sans avoir besoin de les décortiquer grammaticalement dans l'immédiat.
Les préfixes o- et go- : une autre brique du système honorifique
En dehors des verbes spécifiques au sonkeigo et au kenjōgo, le japonais utilise aussi des préfixes honorifiques accolés directement à des noms communs — principalement o- devant un mot d'origine japonaise et go- devant un mot d'origine sino-japonaise. Gohan (riz cuit, repas), okane (l'argent) ou otearai(les toilettes) en sont des formes presque figées dans la langue courante, au point que beaucoup d'apprenants ne réalisent même pas qu'il s'agit à l'origine d'une marque de politesse.
Ce système de préfixes reste relativement simple à repérer une fois qu'on connaît la règle, ce qui en fait souvent le premier pas concret vers une compréhension plus large du keigo.
Les erreurs fréquentes des apprenants avec le keigo
La maladresse la plus commune consiste à utiliser une forme sonkeigo pour parler de soi-même — par exemple en disant accidentellement irasshaimasu plutôt que mairimasupour annoncer sa propre arrivée. Cette confusion s'élève socialement soi-même plutôt que d'honorer l'interlocuteur, exactement l'effet inverse de celui recherché.
Une autre erreur fréquente consiste à empiler plusieurs marques de politesse sur un même mot, ce qui produit une politesse redondante et légèrement maladroite à l'oreille d'un locuteur natif. Enfin, beaucoup d'apprenants évitent totalement le keigo par peur de l'erreur — alors qu'un teineigo bien maîtrisé reste parfaitement acceptable dans l'immense majorité des situations rencontrées par un étranger, même au Japon.
Le keigo à l'écrit : courriels et lettres formelles
Si le keigo s'apprend d'abord à l'oral, il prend une dimension presque incontournable dans la correspondance écrite formelle. Une lettre ou un courriel adressé à un client, un supérieur ou même un professeur s'ouvre presque systématiquement par une formule fixe comme お世話になっております (osewa ni narimasu)— « je vous suis redevable » — placée juste après la formule d'appel.
Pour un apprenant de niveau N5 ou N4, il n'est évidemment pas nécessaire de maîtriser ces formules. Mais les repérer dans un courriel reçu aide déjà à comprendre que le ton très cérémonieux ne traduit aucune froideur particulière : c'est simplement la convention attendue dans ce type d'échange écrit, au même titre qu'une lettre formelle en français commence souvent par « Madame, Monsieur » plutôt que par un prénom.
Vocabulaire à retenir
| Japonais | Romaji | Français |
|---|---|---|
| 敬語 | keigo | langage honorifique, politesse grammaticale |
| 丁寧語 | teineigo | politesse de base (です/ます) |
| 尊敬語 | sonkeigo | forme qui élève l'interlocuteur |
| 謙譲語 | kenjōgo | forme qui abaisse humblement ses propres actions |
| いらっしゃる | irassharu | forme honorifique de « aller, venir, être » |
| 参る | mairu | forme humble de « aller, venir » |
Questions fréquentes
Le keigo est-il indispensable pour un niveau JLPT N5 ou N4 ?
Non, ce n'est pas une priorité à ces niveaux. Le programme N5 et N4 se concentre sur des bases grammaticales plus générales et le teineigo suffit largement pour la majorité des situations rencontrées par un débutant. Le keigo devient réellement central à partir du niveau N3.
Quelle est la différence entre sonkeigo et kenjōgo en une phrase ?
Le sonkeigo élève les actions de la personne à qui l'on s'adresse, le kenjōgo abaisse humblement ses propres actions face à elle. Les deux visent le même objectif de respect, mais dans des directions opposées selon qui agit dans la phrase.
Le keigo s'utilise-t-il à l'écrit comme à l'oral ?
Oui, dans les deux cas, même si ses usages les plus visibles restent oraux : service client, échanges professionnels, annonces dans les transports. À l'écrit, on le retrouve aussi dans les courriels formels ou les lettres adressées à une personne qu'on souhaite honorer.
Peut-on se débrouiller au Japon sans connaître le keigo ?
Tout à fait. Le teineigo, la forme polie de base en です/ます, est suffisant pour voyager, faire des courses et discuter avec des inconnus. Les Japonais comprennent très bien qu'un étranger ne maîtrise pas les subtilités du sonkeigo et du kenjōgo, et un teineigo bien maîtrisé est toujours bien reçu.
Conclusion
Le keigo donne un aperçu fascinant de la façon dont la langue japonaise encode directement les rapports sociaux dans sa grammaire. Ce n'est pas une couche de vocabulaire poli qu'on ajoute par-dessus une phrase normale, mais un système à part entière, avec ses propres verbes et ses propres règles. Le connaître, même sans le maîtriser tout de suite, aide déjà à mieux comprendre ce qu'on entend autour de soi au Japon.
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